Legre-mante

de l’esthétisme à l’engagement

Depuis le début du 19e siècle, les industries les plus polluantes de Marseille ont été installées en périphérie près des calanques. Ces lieux inhabités à l’époque ont accueilli entre autres de nombreuses usines de produits chimiques. Aujourd’hui encore on peut voir les vestiges de ces installations : bâtiments, crassiers, cheminées rampantes qui suivent la pente des montagnes pour aller rejeter leurs fumées toxiques loin des usines. Située au centre de la Madrague de Montredon, Hillarion Roux a produit de 1875 à 1885 du plomb argentifère. Repris par l’entreprise Margnat Tassi, c’est en en 1979 que sera fondé Legre Mante qui produira de l’acide tartrique (5000 tonnes par an) jusqu’en 2009, date à laquelle interviendra la fermeture de l’usine qui se fera dans des conditions difficiles (occupation des locaux, délocalisation sauvage des machines, licenciement des employés).

Les années suivantes, le site sera livré aux récupérateurs de métaux, casseurs, tagueurs et aux enfants du quartier qui vont en faire leur terrain de jeu. Aucune dépollution ne sera effectuée, ce qui aura pour conséquence une attaque de tous les éléments se trouvant sur place par les produits chimiques contenus dans les cuves et les canalisations de l’usine.
Un cauchemar pour écologistes mais un paradis du photographe. Rien n’est épargné par les acides, que ce soient le bois, les murs ou les métaux. Cela va générer une palette de couleurs et de textures extraordinaires.

Durant quatre années, je vais suivre l’évolution de ce site à raison de deux ou trois visites par mois. Les bâtiments ont été murés et à l’intérieur subsistait tout ce qui faisait la vie de l’usine, de la salle des archives dans la villa des directeurs, aux ateliers, en passant par les grands halls de production. Ici, tout est sujet à photographies. Les récupérateurs de métaux et autres casseurs pratiquent régulièrement des brèches la nuit pour s’y introduire. J’en ai profité pour les suivre et ainsi photographier l’ensemble des lieux. Très rapidement, je vais constater que la dégradation des bâtiments n’est pas le seul fait des récupérateurs mais qu’elle est aussi organisée par les propriétaires. La pollution est prégnante et nul besoin d’analyses pour s’en rendre compte : 14 000 m2 de toiture en fibre d’Eternit (amiante), des produits chimiques de tous types qui suintent des cuves et des canalisations, de grandes quantités d’hydrocarbures qui remontent à la surface des sols dès qu’il pleut. Tout est balayé par le mistral et lessivé par l’eau d’un canal, que les enfants de la cité voisine détournent pour remplir d’anciennes citernes qu’ils utilisent comme bassin de baignade l’été.

Au printemps 2016, alors que je suis en compagnie d’un journaliste qui effectuait un reportage sur mon travail, je constate qu’une partie importante de l’usine a été démantelée en un laps de temps très court et sans qu’aucune précaution antipollution n’ait été prise pour les riverains. Pour la petite histoire, une courte enquête auprès des gens du quartier m’apprendra que tout a été démonté de nuit et emporté par des camions sans plaques d’immatriculation.

Je vais rapidement prendre contact avec une élue locale : Mme Marie-Françoise Palloix, conseillère d’arrondissement, pour lui faire part de mes inquiétudes. Nous organisons une réunion d’information en présence des associations, des riverains et de la presse locale. Je présente alors l’ensemble des photos que j’ai pu prendre au cours de ces quatre dernières années, ce qui permettra à l’ensemble des personnes présentes de prendre conscience de la gravité de la situation et donnera lieu à plusieurs articles dans la presse locale (La Marseillaise, La Provence). Quelques semaines après, l’ensemble du site sera sécurisé par des grillages et la présence de vigiles sur place 24 heures sur 24.

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